Rue des voleurs, Mathias Enard parution 08/2012 - 251 p.

Offert par le Père-Noël.

J'avais beaucoup aimé l'écriture de cet auteur lors de la lecture de "Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants" et j'avais hâte de me plonger dans son nouveau roman.

J'y ai retrouvé avec plaisir l'écriture recherchée, le côté historique mêlé aux contes orientaux et à la poésie des grands auteurs arabes.

Lakhdar est un marocain de 17 ans vivant à Tanger. Un père commerçant dont il pense prendre la relève, une famille et une vie "classique", jusqu'à ce qu'un évènement l'oblige à quitter son foyer et à commencer un chemin d'errance. Lors de ses pérégrinations, il va faire de nombreuses rencontres :

- celle du cheikh Nouredine, responsable du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique. C'est un islamiste pur et dur très communicant, la figure du père attentionné, le pilier qui va l'aider à sortir de la misère. Ce Cheikh suit de près de ce qui se passe en Egypte, Tunisie, Libye ou Syrie lors du printemps arabe. Lakhdar ne soutient pas cet Islam radical mais apprécie cette relation.

- celle de Judit, étudiante espagnole dont il s'éprend. Elle est très impliquée dans le mouvement des indignés espagnols et lui ouvre les portes d'un avenir possible ailleurs.

- celle de Jean-François, un français qui a monté une société de saisie au Maroc et qui propose à Lakhdar la saisie des fiches des Poilus morts pour la France et de Casanova. Des moyens de voyager avec les mots et de suivre le parcours de ces combattants morts si loin de chez eux.

- Celle de Saadi, vieux matelot qui va faire voyager Lakhdar avec ses récits.

et puis bien sûr Bassam, le quasi frère, l'ami de toujours. Un jeune homme influençable qui rêve d'une autre vie.

Lakhdar va donc traverser ces quelques années ou les pays arabes s'embrasent et ou l'Europe vacille, ou les pays se perdent dans les crises politiques, sociales et économiques, ou les attentats contre les occidentaux se développent, ou les émigrés clandestins se noient par centaines pour trouver un eldorado qui n'a rien à leur offrir. Pendant ce temps Lakhdar essaye de vivre ou de survivre passant à travers les épreuves, vivant d'expédients.

Il nous fait entendre la souffrance et l'absence de vision d'avenir d'une jeunesse éprise de liberté.

C'est très bien écrit, parfois un peu dense (il a fallu que je revienne sur certaines phrases). C'est un livre qu'il faut prendre le temps de lire, de savourer. En plus de l'écriture qui m'a envoûtée, j'ai aimé suivre Lakhdar et à travers lui comprendre ces quelques années de révolution arabes qui ont abouti à des démocraties islamistes, comprendre les désirs d'une jeunesse en berne et les difficultés des émigrés clandestins.

Un très bon livre, difficile à résumer.

Magnifique pour Clara,  du grand art pour Hélène, du talent pour Constance.

Extrait : "Elle était avec un autre, on sent ces choses là ; petit à petit ma rage a grandi avec l'alcool, une rage désespéré, dans le vide et le bruissement d'un continent qui venait de perdre son sens, il ne me restait que cette chambre minable, toute la vie se résumait à cette piaule merdeuse, j'étais encore enfermé, il n'y avait rien à faire, rien, on ne se libérait jamais, on se heurtait toujours aux choses, aux murs. J'ai pensé à ce monde en flammes, à l'Europe qui brûlerait de nouveau un jour comme la Libye, comme la Syrie, un monde de chiens, de gueux abandonnés - il est bien difficile de résister à la médiocrité, dans l'humiliation continuelle où nous tient la vie, et j'en voulais à Judit, j'en voulais à Judit pour la douleur de l'abandon, la noirceur de la solitude et la trahison que j'imaginais derrière ses mots embarrassés, le futur était un ciel d'orage, un ciel d'acier, plombé au nord, le Destin se joue à petits coups, à petits mouvements, des sommes de minuscules erreurs de cap qui vous précipitent sur les brisants au lieu d'atteindre l'île paradisiaque tant désirée, les îles Sous-le-Vent ou Célèbes la féline : je pensais à Saadi, à Ibn Batouta, à Casanova, aux voyageurs heureux - moi j'étais seul accroché à une bière tiède au coeur de la tristesse, dans la ténèbre occidentale, et il n'y avait pas de phare dans la nuit d'Algésiras, aucun, les lumières de Barcelone, de Paris étaient éteintes, il ne me restait qu'à retrouver Tanger et la saisie kilométrique de noms de soldats morts, vaincu par de trop nombreux naufrages."