une vie bouleversée

J'avais noté dans ma LAL ce journal intime d'une jeune femme déportée et morte à Auschwitz, après une critique sur un blog. Qui ?

Plus que l’intérêt historique de tels documents, ce qui ressort de ce témoignage est la foi que Etty porte en l'homme malgré la montée du fascisme. Elle a 27 ans, vit à Amsterdam et fait sur elle-même un travail psychologique et spirituel important.

Au début j'ai eu un peu de mal à entrer dans ce journal. Etty me semblait exaltée avec une écriture un peu grandiloquente. Mais très rapidement j'ai perçu à travers ces lignes toutes la sensibilité et la fragilité psychologique de cette jeune femme. Elle a commencé son journal après avoir entrepris une démarche de psychothérapie, se rendant compte de son état dépressif puis enflammé. C'est une femme de 27 ans assez libre mais qui porte en elle une grande souffrance. Elle est très intelligente ce qui rend ses écrits intéressants.

Plus que des considérations domestiques, son journal retrace le parcours de sa découverte de la vie, du comportement humain, de la foi, de sa fragilité, de la mort.

Février 42, à la Gestapo : « En fait, je n'ai pas peur. Pourtant je ne suis pas brave, mais j'ai le sentiment d'avoir toujours affaire à des hommes, et la volonté de comprendre autant que je le pourrai le comportement de tout un chacun. C'est cela qui donnait à cette matinée sa valeur historique : non pas de subir les rugissements d'un misérable gestapiste, mais bien d'avoir pitié de lui au lieu de m'indigner, et d'avoir envie de lui demander : « As-tu donc eu une enfance aussi malheureuse, ou bien est-ce que ta fiancée est partie avec un autre ? » Il avait l'air tourmenté et traqué, mais aussi, je dois le dire, très désagréable et très mou. J'aurais voulu commencer tout de suite un traitement psychologique, sachant parfaitement que ces garçons sont à plaindre tant qu'il ne peuvent faire de mal, mais terriblement dangereux, et à éliminer, quand on les lâche comme des fauves sur l'humanité. Ce qui est criminel, c'est le système qui utilise des types comme ça.

Autre leçon de cette matinée : la sensation très nette qu'en dépit de toutes les souffrances infligées et de toutes les injustices commises, je ne parviens pas à haïr les hommes. Et que toutes les horreurs et les atrocités perpétrées ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais qu'elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains. Elles me sont ainsi plus familières et moins effrayantes. L'effrayant c'est que des systèmes en se développant, dépassent les hommes et les enserrent dans leur poigne satanique, leurs auteurs aussi bien que leurs victimes, de même que de grands édifices ou des tours, pourtant bâtis par la main de l'homme, s'élèvent au-dessus de nous, nous dominent et peuvent s'écrouler sur nous et nous ensevelir. »

C'est un journal intime très fort où l'on suit toute sa démarche pour faire de toutes les journées un moment positif malgré les privations et les brimades. Car dès 1942, tous les juifs Hollandais ont été envoyés dans des camps « de travail ». A la fin de son journal, Etty tombe parfois dans un mysticisme qui l'aide à tenir.

« Ce matin en longeant à bicyclette le Stadion Kade, je m'enchantais du vaste horizon que l'on découvre aux lisières de la ville et je respirais l'air frais que l'on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s'étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement toute extérieure, mais c'est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d'être triste et abattu de temps en temps, par ce qu'on nous fait subir ; c'est humain et compréhensible. Et pourtant, la véritable spoliation c'est nous-mêmes qui nous l'infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l'homme, j'ose le dire sans fausse honte. La vie est difficile mais ce n'est pas grave. »

A la suite de ce journal, se trouve les lettres qu'Etty à envoyé à ses amis lorsqu'elle se trouvait au camps de Westerbrok, avant d'être déportée à Auschwitz.

Ces lettres permettent de bien comprendre la vie de ce camps où chaque semaine partait un convoi vers la Pologne. Elle y décrit le chaos, les tourments, les horreurs quotidiennes, la mort omniprésente, les coups bas et les aides, les privations... tout en gardant toujours à cœur d'éviter la haine et de garder en elle la beauté de la vie.

« Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue ? Au camp, j'ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Et je pense avec une naïveté puérile peut-être mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre. »

Un très belle leçon de vie qui rend humble.