pr l'art de perdre

Naïma, jeune française trentenaire, est issue d'une famille mixte : mère française et père français d'origine algérienne. Son père Hamid, arrivé en France après les accords d'Evian en 1962 alors qu'il avait 8 ans, n'est jamais retourné en Algérie et n'a jamais parlé à ses filles de son enfance et du pourquoi de cette émigration.

Il faudra un voyage d'affaire en Algérie pour que Naïma se pose des questions sur le passé de sa famille, et notamment sur la vie de son grand-père et son engagement dans la guerre d'Algérie.

Ce n'est pas Naïma qui parle, mais un narrateur omniscient qui va non seulement nous raconter la démarche de Naïma et nous décrire sa vie de "troisième génération", mais aussi nous faire découvrir la vie d'Ali, ce grand-père né en Algérie, notable de son petit village kabyle perché dans les montagnes à l'Est d'Alger, propriétaire d'oliviers et médaillé de la seconde guerre mondiale. Un homme qui se retrouve harki presque malgré lui, obligé de quitter son pays, parqué avec sa famille dans des camps dans le sud de la France avant d'être envoyé dans une usine en Normandie. Un homme français dans l'âme mais qui ne parle pas la langue, qui est prêt à mettre sa vie de côté pour la réussite de ses enfants.

Trois parcours, celui d'Ali, d'Hamid et de Naïma, trois destins de 1930 à nos jours. Une saga familiale, des silences, des non-dits, une construction identitaire compliquée.

L'écriture est fluide et oscille entre roman et documentaire. Il faut prendre le temps de le lire parce que les informations sont denses mais c'est un très bon livre.

Extraits : "La vie de mon grand-père, par exemple, si on pouvait la regarder écrite, bien étalée sur des pages, et peut-être que c'est possible, ma grand-mère me dirait que, oui, sûrement, dans la prunelle de Dieu, si on pouvait la regarder au travers de ses paroles et bien on distinguerait deux silences qui correspondent aux deux guerres qu'il a traversées. La première, celle de 39-45, il en est ressorti en héros et alors son silence n'a fait que souligner sa bravoure et l'ampleur de ce qu'il avait eu à supporter. On pouvait parler de son silence avec respect, comme d'une pudeur de guerrier. Mais la seconde, celle d'Algérie, il en est ressorti traître et du coup son silence n'a fait que souligner sa bassesse et on a eu l'impression que la honte l'avait privé de mots. Quand quelqu'un se tait, les autres inventent toujours et presque chaque fois ils se trompent, alors je ne sais pas, peut-être que les écrivains dont vous parlez se sont dit qu'il valait mieux tout expliquer tout le temps à tout le monde plutôt que de les laisser projeter sur le silence."

"Elle perdrait l'absence de l'Algérie peut-être, une absence autour de laquelle s'est construite sa famille depuis 1962. Il faudrait remplacer un pays perdu par un pays réel. C'est un bouleversement qui lui paraît énorme."