Bakhita

Une enfant d'environ 7 ans se fait enlever de son village au Darfour. Nous sommes dans les années 1870. L'esclavage est aboli en Europe depuis presque 100 ans, mais pas dans cette région du Soudan. Le pays n'est pas stable, entre les Égyptiens qui ont conquis le Soudan en 1820 et un chef religieux "le Mahdi" qui lutte contre la domination égyptienne.

Dans la première partie du livre (très dure), cette jeune fille qui, à la suite du choc de son enlèvement a oublié son nom et celui de son village et qui est rebaptisée "Bakhita" (la chanceuse), nous livre son combat pour survivre dans cet univers atroce de l'esclavage : les marches forcées, les fers aux pieds, les coups, la castration des garçons, la faim, les séparations, l'espoir d'une fugue, les ventes et reventes. Ne plus donner son amitié de peur de la perdre, ne plus lever les yeux, vivre courbée, accepter les mauvais traitements et le fait de n'être rien. Vers l'âge de 14 ans, elle appartient à un général turc dont la femme décide de la scarifier. Douleur, cruauté. Elle est ensuite vendue à un consul italien qui décide de la ramener en Italie.

Même si l'esclavage a été aboli en Italie, elle reste perçue comme un bien que l'on se passe de maître en maître. Sa peau noire fait peur, elle est montrée comme un singe. Et même si elle n'est plus battue, elle reste un être sans volonté à qui on ne demande pas son avis.

Le tournant va se faire avec la rencontre d'un homme et de sa famille. Profondément chrétien, il va la recevoir comme si elle était sa fille et va oeuvrer pour la faire rentrer dans un couvent afin qu'elle apprenne la langue italienne et la religion. Au bout d'un an, elle prend la première décision de sa vie : elle veut rester. Il fallu un procès à Venise en 1889 pour qu'elle soit enfin considérée comme libre de ses choix.

Bakhita va ensuite faire son chemin dans la vie religieuse, devenant soeur, s'occupant des enfants. Elle n'a jamais vraiment appris à parler italien, ne sait quasiment pas le lire. Mais son dévouement, sa bonté et sa douceur feront d'elle une sainte, canonisée en 2000.

 

L'impression que j'ai eu à la lecture de ce livre, c'est que, de l'âge de 7 ans à sa mort, Bakhita a subi sa vie. Tout d'abord en tant qu'esclave bien sûr, mais ensuite en tant que domestique en Italie (non payée, ce qui s'apparente quand même à de l'esclavage même si elle n'es plus battue), et enfin en tant que religieuse. Même si elle a choisi cette voie, elle est ballottée de couvent en institution sans jamais pouvoir donner son avis. Le pire est quand on lui demande de parler de sa vie, qui va se retrouver en feuilletons puis en livre. Elle est montrée comme une bête de foire pour faire vendre et faire gagner de l'argent aux institutions religieuses.

Dans ce roman très bien écrit et passionnant, je n'ai pas trouvé l'amour de Dieu de la part de Bakhita, ou un engagement qui pourrait justifier cette canonisation, mais plutôt une vie courbée, où l'obeissance a été apprise dès son enlèvement. Elle reconnaît en Jésus un homme qui a souffert comme elle, elle va arriver à pardonner, mais j'ai l'impression que son choix de vie religieuse est plus une possibilité de vivre sans souffrance dans la lumière qu'une réelle foi. Et sa canonisation et selon moi plus un choix "politique" de mettre en avant une femme noire africaine.

Il n'en reste pas moins que sa vie est un magnifique plaidoyer contre l'esclavage et le racisme, et porte un message d'amour et de bienveillance au delà de la souffrance et du côté haïssable des hommes.

 

Extraits : 

"Elle, ne porte que les cendres d'une tribu sans nom."
     
"Personne pour se pencher au-dessus de leurs corps suppliciés. D'abord parce que c'est interdit, ensuite parce que la pitié pourrait faire vaciller les esclaves les plus endurants, vaciller est dangereux, vaciller peut être mortel. Tous ceux qui sont là le sont au prix d'une terrible volonté, une force et une endurance de géant. Ils ont survécu. Ils ne perdront pas ce combat par compassion pour deux esclaves battues. "
     
"Car elle est là, intacte, éternelle. La solitude. Bahkita n'est plus battue. Elle ne se couche pas dans la bâtisse des esclaves. Mais elle a plantée en elle comme un pieu, son besoin d'autre chose. Une autre lumière. Un peu de cet amour qu'elle a reçu chez Stefano et Clementina et qui, si dissemblable à son enfance, en avait pourtant la même musique. Elle garde les mains dans les poches de son tablier, alors qu'elle voudrait tendre les bras, généreusement, avec toute la force de sa jeunesse. Elle est entravée dans la nuit, alors qu'elle sait qu'une lumière existe, toute proche, vers laquelle elle ne peut se tourner. Elle n'a jamais oublié la voix de la consolation, la terre qui lui disait que ce n'était pas juste. Abda. Ça n'était pas juste et ça n'était pas sa faute. Alors, il doit y avoir autre chose pour elle."