deux hommes de bien

Un gros pavé qui se lit avec un grand plaisir. Un mélange d'historique et d'aventure, une pointe de philosophie et des belles recherches sur le Paris du siècle des Lumières.

A la fin du XVIIIème siècle, deux membres de l'Académie royale d'Espagne sont envoyés en France afin d'acquérir les volumes de la première édition de l'Encyclopédie. Or l'Encyclopédie est interdite en Espagne et en France pour des questions religieuses. L'Eglise catholique jouait alors un rôle prépondérant dans la politique espagnole, et même si les idées des lumières font leur chemin, l'Inquisition est encore très présente. "Parler de la science espagnole, c'est trébucher à chaque pas sur l'obstacle du scrupule religieux."

L'Académie royale va cependant obtenir l'autorisation du roi d'aller chercher ces volumes. Elle va mandater deux hommes "de bien" pour cette mission : 

- Le bibliothécaire de l'Académie, homme de lettres et traducteur, Don Hermógenes Molina qui, bien qu'homme catholique sincère est aussi un homme éclairé.

- Don Pedro Zárate, ancien brigadier des armées maritimes du roi d'Espagne, appelé communément l'Amiral. Peu porté sur la foi, il est persuadé que les bouleversements sont nécessaires pour donner au monde un nouveau visage et sortir l'Espagne de sa léthargie. "Il n'est pas question de rendre les peuples pieux, mais de les rendre honnêtes, travailleurs, cultivés et prospères tranche Don Pedro . [...]Et, d'une certaine manière, pour l'humble part qui nous revient, ce voyage en quête de livres interdits est une digne façon de le faire."

Les voici donc tous deux sur les routes vers Paris. Or, si il existe quantité de rééditions peu fiables, il y a très peu d'exemplaires de la première édition de l'Encyclopédie. Les deux hommes vont être aidé dans leur recherche par un prêtre débauché, l'abbé Bringas. Révolutionnaire avant l'heure celui-ci va leur faire découvrir soit un Paris "riche" où ils vont rencontrer d'Alembert, Condorcet ou Franklin, soit un Paris "pauvre" où l'on voit poindre les prémices de la révolution.

En plus des difficultés à trouver la perle rare, les deux académiciens vont être gênés dans leurs démarches par un homme de main, ancien dragon de l'armée espagnole qui est devenu mercenaire, embauché par deux espagnols qui ne souhaitent pas, pour des raisons très dissemblables, voir l'Encyclopédie arriver en Espagne.

 

Outre l'histoire pleine de rebondissements, intéressante d'un point de vue historique et philosophique, j'ai aussi aimé l'écriture avec des moments où l'écrivain s'adresse au lecteur. Au fil de son écriture, il nous dévoile ses recherches, ses embûches d'écriture, ses choix. "J'arrêtai d'écrire après ces points de suspension, alors que les deux académiciens se promènent dans Poitiers en début de soirée, parce que je sentis - j'eus l'intuition, plus exactement - que je pénétrais dans une zone dangereuse de la structure de ce récit. En m'aidant de quelques livres de voyage et d'une bonne loupe, je cherchais à situer sur le plan de la ville la rue où se trouvait l'auberge d'Artrois - de bonne réputation, tout à fait convenable pour mes deux voyageurs - quand je découvris que se présentait une difficulté d'ordre technique."

Ces parenthèses d'écriture sont très agréables. On a presque l'impression d'écrire nous-même et on suit les pensées de l'écrivain comme celles des protagonsites. Les conversations sur la religion, l'Encyclopédie , les lumières ou la révolution sont très intéressantes. Le caractère des personnages, autant principaux que secondaires, est fouillé. 

Un roman très bien mené. Une belle qualité d'écriture.