libertango

Luis Nilta-Bergo est né avec un handicap : un main et un pied gauche qui fonctionne mal. Boiteux, ses parents lui répètent qu'il est bon à rien, sa soeur aînée le rejette, il n'y a que sa petite soeur pour l'aimer. Le tournant de sa vie va se passer dans les année 60 alors qu'il a vingt ans. Sur les quais de la Seine, il va rencontrer un musicien qui va l'inviter dans son univers. Or Luis est passionné de musique. Squattant les cours du Conservatoire, il va petit à petit se faire une place dans ce monde musical en tant que chef d'orchestre. Quand il dirige, il transcende son handicap. C'est un chef adulé, rigoureux et capable de faire passer émotion et amour de la musique à tout l'orchestre.

Luis est âgé de quatre-vingt ans quand Léa, documentariste, lui demande l'autorisation d'écrire une biographie en réalisant des interviews. Alors qu'il a toujours refusé ce genre de proposition, il accepte de rencontrer Léa et va se dévoiler : son enfance, son handicap et son désir de normalité, ses amours, son métier de chef d'orchestre, toutes ses rencontres avec des maestro comme Sergiu Celibidache ou des musiciens comme Mstislav Rostropovitch, et surtout son rapport à la musique. Il chercher à vivre la liberté de la musique, à casser les codes en offrant de la musique à tous et non à un monde élitiste. Il a ainsi, avec sa femme, fondé l'Orchestre du Monde afin de jouer dans les régions ravagées par un désastre, pour redonner espoir à la population, rappeler à ceux qui sont dans la peine que la musique peut les guérir de l'angoisse.

Le récit fluctue entre interviews, journal de Luis et un point de vue narratif omniscient. Ce qui est très intéressant, c'est que même si Luis Nilta-Bergo est un personnage imaginaire, il va rencontrer de très nombreux musiciens, chefs d'orchestre ... qui ont réellement existé. 

Des très belles pages sur la musique ouverte à tous, mais aussi sur la normalité. Même si il y a parfois des longueurs, j'ai appris beaucoup de chose et il me restera un très bon souvenir de ce livre.

Extraits : 

"Quand je dirigeais, je n'étais pas un chef tel que le langage impropre l'affirmait, j'étais un frêle esquif emmitouflé dans des accords, à la recherche d'une soif qu'on peut étancher. J'étais le réveil brutal d'une mélancolie assoupie, j'étais l'intuition du monde, la vivacité d'une beauté sans limites, je vibrais à l'unisson d'une délicatesse douloureuse, je m'autorisais la soumission à l'harmonie qui préside à nos minuscules chaos."

"Oui, elle était bien à ce niveau-là cette exigence : arriver à faire cheminer conjointement cent quarante musiciens qui s'entendent, afin d'offrir une jouissance commune. Faire passer le son, l'accompagner dans ses enlacements, donner les clés sans en avoir l'air, faire soulever des vagues de frissons, là dans les bois, puis dans les cordes, comme si un petit animal malicieux nous faisait visiter l'oeuvre de l'intérieur et pour ça, il n'y avait pas de mots, tout passait dans le corps et venait d'un souffle universel, de cette tentative d'apprivoiser le temps, d'y insuffler le début de tout mouvement relié à sa fin."

"La musique ne condamne pas, ne compare pas, n'émet pas de jugement. Elle est dans les choses telles qu'elles sont. Hors de la pensée. C'est ce qui la rend si précieuse, si implacable et si réparatrice. C'est d'ailleurs ce pour quoi certains voudraient la conditionner, la dompter, voir l'interdire et faire taire ce qu'ils croient y percevoir. Mais ce serait l'aveu même de leurs crimes. Ils voudraient détruire ce qu'ils croient qu'elle raconte, ce qui les rend furieux. Alors qu'on est si bien en son sein, dans ce refuge plein d'amour. On ne peut rien exiger de la musique car elle est totale liberté."