la petite fille

Son discours lors de son passage à "La grande librairie" m'avait émue. Une amie l'a acheté, et, moi qui n'aime pas trop les autobiographies psychologiques, je me suis plongée dedans, en apnée.

Adélaïde a 9 ans quand un homme la coince dans les escaliers de son immeuble et la maltraite sexuellement. Ses parents s'en aperçoivent tout de suite et vont porter plainte au commissariat pour "attouchements sexuels". Pour eux, la page doit se tourner, mais pour Adélaïde, vont commencer des années de souffrances, de malaises, de mal-être, de psychothérapies, analyses, médications, drogues, boulimie et autres comportements déviants.

C'est de la douleur pure, un long cri de désespoir, une vie gâchée, une torture de chaque instant.

Car Adélaïde ne comprend pas d'où vient sa souffrance. La mémoire traumatique a effacé les données de cette après-midi de mai. Ses émotions sont piégées. Il faudra attendre de rencontrer Muriel Salmona, psychiatre française fondatrice de l'association "Mémoire traumatique et victimologie" pour faire un travail de remémoration. En l'écoutant, elle a l'impression que la psychiatre parle d'elle. ""En l'absence de prise en charge et de compréhension des mécanismes à l'origine de la mémoire traumatique, la victime subit ces réminiscences et le plus souvent y adhère comme à des productions psychiques émanent de ses propres processus de pensées, ce qui est parfaitement effrayant. Elle va se croire terrorisée, en état de panique, en train de mourir, alors que rien ne la menace. Elle va se croire soudainement déprimée, n'ayant plus aucun espoir, avec comme seule perspective celle de se suicider et de disparaître, alors que tout se passe bien pour elle et qu'elle aime la vie. Elle va se croire coupable et avoir honte ce ce qu'elle est, elle va se penser comme n'ayant aucune valeur, moche, débile, moins-que-rien, un déchet bon à mettre au rebut, alors qu'elle fait tout au mieux. Elle va se croire monstrueuse, agressive, perverse, capable de faire du mal, alors qu'elle ne cherche qu'à aimer. Elle va croire qu'elle désir des actes sexuels violents et dégradants, alors qu'elle ne rêve que de tendresse." Les yeux lui brûlent, sa gorge saigne, elle voudrait hurler sa joie à la lune. Son coeur éclate en mille morceaux dorés. Tout ce grand paragraphe, c'est elle."

Cela va lui permettre de revenir sur ce qu'elle a vécu, de comprendre, de mettre un mot sur ce traumatisme.

Ce qui va aussi la remuer, c'est que, 23 ans après ce viol, la Brigade de protection des mineurs l'appelle pour lui annoncer qu'un suspect a été arrêté, un homme contre lequel on a recensé soixante-douze victimes. Cela veut dire raconter à nouveau, se battre, faire l'objet d'une expertise psychologique, aller au procès et affronter son bourreau. Cela va aussi lui permettre de rencontrer les autres victimes. J'ai été particulièrement secoué par les pages des témoignages. Quelle douleur ! 

L'auteure passe du "elle" au "je", une forme de distance qui disparaît par moment.

Un témoignage bouleversant, un message de douleur mais aussi un appel pour que la France reconnaisse mieux le traumatisme lié aux violences sexuelles, que ce soit lors de la déposition, lors de la prise en charge ou lors des expertises.

Une lecture très forte qui ne laisse pas indifférent.

Extraits : "Viol. Quatre lettres et dedans, mon billet retour pour la terre natale. On ne sait rien des mots, à neuf ans, à neuf ans, on prend les mots comme ils viennent. Dans l'escalier, ce jour-là, les mots se sont renversés, je n'ai pas su parler qu'à l'envers et ma langue maternelle m'est devenu une langue étrangère. J'ai parlé toutes ces années à tort et à travers, j'ai couru de toutes mes forces derrière des mots qui fourchaient sur ma langue, je me suis esquintée à chercher les mots d'aplomb, les mots d'avant, les mots d'enfance.

Les mots dessinent l'horizon de nos pensées, alors quand les mots mentent, quand on remplace ennemi par ami, violence par plaisir, viol par attouchement, pédo-criminel par pédophile et victime par coupable, l'horizon est une ligne de barbelés qui interdit toute sortie du camp."

"La juge lui demande quelles conséquences les faits ont eues sur sa vie. Elle énumère quelques méduses, mais elle n'a pas de mots pour raconter ce que c'est, ce que ça vous fait, année après année, vivre à l'envers. Ne rien confier à ses parents, à ses frère et soeurs, à ses amies. Se couper des autres, Sourire. Dissimuler. S'épuiser. Passer chaque journée en dehors de soi. Se vivre déportée, sans que nul ne sache."