le grand monde

J'avais très envie de lire ce nouvel opus de Pierre Lemaitre, et en même temps j'étais refroidie par l'avis d'une amie qui n'avait pas fini sa lecture, la trouvant trop "glauque".

Et bien pour ma part, je me suis laissée emporter par cette famille bourgeoise française vivant à Beyrouth après la seconde guerre mondiale. Le père passionné par son entreprise de savonnerie, la mère attentionnée et les enfants qui cherchent à voler de leurs propres ailes, avec plus ou moins de réussite.

L'aîné, surnommé Bouboule, est un homme mal dans sa peau, mal marié, ne réussissant rien et qui, pour essayer de se construire, va partir vivre à Paris. Le second, François, le rejoint dans la capitale française avec le rêve de devenir journaliste. Le troisième, Etienne, part rejoindre son amant légionnaire à Saïgon. Il y a trouvé un travail à l'agence indochinoise des monnaies. La dernière, Hélène, est une jeune femme impulsive et expansive, la seule à rester avec ses parents à Beyrouth.

Nous naviguons alors entre Beyrouth, Saïgon et Paris et des combines sinueuses entre tortures, escroqueries et meurtres.

Tout part de Saïgon ou Etienne va enquêter pour retrouver son ami disparu lors d'une manœuvre de l'armée (là il y a quelques passages de tortures assez durs) . La guerre coloniale est aux portes de la ville mais les colons français continuent à vivre entre eux, entre soirées arrosées et opium. Le trafic de piastres qui permet de s'enrichir au dépend de la France est connu de tous et profite aussi aux Viêt Minh. Etienne veut venger son ami mais dévoiler ces agissements n'est pas au goût de tous.

En France, Bouboule, sous des aspects d'homme sans intérêt, n'est pas toujours celui que l'on croit. Sa femme, Geneviève, personnage machiavélique, est à baffer mais tout à fait complémentaire de son mari. Les suivre nous permet aussi d'être dans l'ambiance de ce Paris d'après-guerre entre rationnement, manifestation ouvrière et violence policière.

Les personnages principaux sont attachants ou horripilants mais ne laissent pas indifférents. Les secondaires sont hauts en couleur.

 

Une saga familiale et historique : 

- rythmée avec des enquêtes et des rebondissements à foison, 

- dépaysante entre ses odeurs du Vietnam et l'atmosphère parisienne,

- insidieuse dans cette famille où tout le monde joue un rôle.

 

Une lecture fluide et envoûtante. 

 

Extraits :

"- Entre la terrasse du Métropole et celle du Cristal Palace, vous avez tout ce qui compte à Saïgon. Diplomates sur le retour, aventuriers, séducteurs, banquiers corrompus, journalistes alcooliques, prostituées et demi-mondaines, aristocratie française, communistes masqués, planteurs richissimes, tout est là. L’erreur serait de croire que Saïgon est une ville. C’est un monde à part entière. La corruption, le jeu, le sexe, l’alcool, le pouvoir, tout s’y donne libre cours sous l’autorité de la déesse absolue, celle que tout le monde révère, à savoir Sa Majesté la Piastre !"

"A son arrivée en septembre 1946. Paris lui était apparu comme une ville grise, épuisée. L'euphorie de la Libération, toute faite d'espoir et d'enthousiasme, était retombée comme un soufflé. Paris avait l'air vieux. Confronté aux privations, au rationnement, aux difficultés de transport, au chômage et au logement précaire quand ce n'était pas à la misère, l'optimisme de la victoire avait cédé à l'inquiétude, aux expédients, à la même débrouillardise qu'en temps de guerre, "c'était bien la peine d'avoir vécu l'Occupation pour en arriver là", c'est ce que les Français lisaient sur les visages."

"— Je disais : qu’est-ce que tu veux faire à Paris ?
— Je pensais aux Beaux-Arts…
Louis hocha la tête.
Hélène s’était attendue à de la désapprobation, elle en fut pour ses frais.
— C’est pas un peu tard pour les inscriptions ?
Hélène était soufflée.
— C’est tout ce que tu trouves à dire ?
Louis plissa un instant les yeux.
— Ah oui, pardon, ma chérie ! Je devrais dire : « Quoi ? Les Beaux-Arts, jamais ! Tu vas épouser un pharmacien ou je te déshérite ! » Tu as raison, je suis en dessous de tout. Hélène ne put s’empêcher de sourire.
— Maman…
— Elle s’y fera. "