Houris, de Kamel Daoud
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J'ai hésité longtemps à lire ce livre, en grande partie à cause de la controverse qu'il y a eu concernant le sujet. Une jeune femme a effectivement porté plainte contre l'auteur, disant qu'il avait utilisé son histoire sans son consentement.
Après cette lecture que j'ai beaucoup aimé, je me dis que l'attrait de ce livre tient plutôt dans la façon sublime dont l'histoire est racontée. C'est là qu'on trouve la patte d'un grand écrivain.
Quand on parle de guerre en Algérie, on pense à celle de l'indépendance contre la France. Mais peu de gens, dont moi, connaissent la guerre qui a opposé les militaires aux religieux, des années 90 aux années 2000.
Cette guerre civile a fait des milliers de morts, et, aujourd'hui, l'Algérie refuse que l'on en parle. Il y a même un article de loi qui est paru interdisant de parler de ces événements.
Pour les victimes, c'est une douleur supplémentaire.
C'est ce qui arrive à une jeune femme qui avait 5 ans dans la nuit du 31 décembre 1999, et qui a été égorgée comme sa sœur aînée, son père, sa mère et tous les habitants de son village de montagne coincé entre les religieux qui vivaient dans des grottes en haut et les militaires qui étaient dans le village du bas.
Elle a été égorgée mais on a réussi à la sauver. Elle a aujourd'hui 23 ans. Une cicatrice qui va d'une oreille à l'autre lui fait un étrange sourire. Elle vit avec une canule pour respirer et ne peut plus parler, ses cordes vocales ayant été atteintes. Recueillie par une femme qu'elle considère comme sa deuxième mère, elle vit à Oran.
C'est son histoire que l'on va découvrir et celle d'autres témoins de cette guerre fratricide dont on n’a pas le droit de parler.
L'originalité tiens au ton du discours, la jeune femme s'adressant à un futur enfant ou à sa sœur : une voix interne qui lui permet de s'exprimer n'ayant plus de voix externe.
A cette introspection, est mêlé la vie actuelle en Algérie, entre des femmes libérées qui travaillent et des religieux qui veulent leur imposer des règles d'un autre temps.
J'ai beaucoup aimé l'écriture, très belle, poétique, presque douce et pourtant parlant d'événements terribles. J'ai aimé aussi qu’il n’y ait pas que l'histoire de la victime mais aussi celles d'autres personnes qu'elle va croiser et qui ont vécu ces drames d'une autre façon.
Une très belle manière de nous parler de ces événements qui sont contemporains et qui sont, en tout cas pour ma part, complètement inconnus.
Extraits :
“ Si tu es vivante bien qu’on t’ait égorgée, c'est pour une mission, ma fille, même si tu ne peux plus converser comme nous, c'est pour nous dire l'essentiel ; il y a des millions de personnes qui bavardent dans ce pays, ça déborde de jacasseurs et de voix, mais c'est la tienne qui compte, même quand tu murmures. Dieu a fait de toi un murmure pour que nous nous taisions tous quand tu prendras la parole.”
« C'est quand je fus convoqué par le nouveau colonel du CTRI de Batna que je compris que le vent tournait les pages du livre trop vite, qu'on allait devoir disperser, mes mots et changer de discussion et faire comme tout le monde. Il fallait croire que dix ans de massacres n'étaient qu'un cauchemar, puis un rêve, puis des rumeurs, puis des feuilles mortes de caroubier dans un autre village. Oui, ma sœur, on ne voulait pas de mon histoire unique, le souvenir de mon livre écrasant et grandiose ! “