Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon
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Entre roman et documentaire, l'autrice nous fait part des recherches qu'elle a effectué sur la vie de son arrière-grand-mère, Élisabeth dit Betsy, une femme qui a été enfermée plus de 15 ans dans un asile et dont personne ne parle dans la famille.
Une schizophrénie ou juste une femme qui prenait trop de place ?
Une maladie génétique qui peut se transmettre, ou une femme libre qui a mal vécu son mariage et l'arrivée rapide de ses enfants ?
L'autrice nous fait part de ses recherches, non seulement auprès des établissements de santé et des archives de l'époque, mais aussi en nous retranscrivant les interviews qu'elle a fait de ses oncles, tantes, mère, enfants de cette femme ou cousin(e)s.
C'est très intéressant d'avoir plusieurs points de vue et d'avancer avec l'autrice sur le chemin qui a mené Betsy à l'asile et à une lobotomie qui l’a définitivement transformée.
On y retrouve ce que j'avais déjà appris à travers le bal des folles de Victoria Mas ou les merveilles de Viola Ardone sur l'évolution de la psychiatrie au 20e siècle.
Quand je dis que c'est à moitié un documentaire, c'est parce qu'il y a des pages sur la psychiatrie et son évolution, et en même temps c'est très facile à lire. L’écriture est sincère et pas du tout scientifiquement incompréhensible.
Un récit qui mêle l'intimité d'une famille et la société du début du 20e siècle.
Comme quoi, un livre original et émouvant qui n'est pas édité dans une grande maison d'édition peut se faire, malgré tout, connaître du grand public.
J'ai beaucoup aimé.
Un petit bémol cependant: pourquoi l’autrice, lors d'une comparaison, décrit le livre Rebecca de Daphné du Maurier en dévoilant la fin ? Ça m'a choqué en le lisant, et j'en ai parlé avec ma belle-fille qui lisait ce livre en même temps que moi. Elle a été très déçue parce qu’elle n'a jamais lu Rebecca et que maintenant qu'elle connaît la fin, elle n'a plus envie de le découvrir. Ça devrait être interdit de divulgâcher, un roman, même s'il est sorti depuis longtemps.
Extraits :
Blanche-Neige (une arrière-petite fille)- L'interprétation ce n'est pas pareil que la perception. Je ne dis pas que la perception n'est pas importante. Le trauma, c'est la perception. Tu peux avoir l'impression d'avoir été abusé, alors que dans les faits ce n'était pas exactement ça, mais pour autant la perception que tu en as est légitime. Mais l'interprétation, c'est tout le récit qui se met ensuite, tout ce qu'on te raconte, et c'est ce qui empêche le trauma de disparaître. Par exemple, je trouve ça dangereux ce que tu fais. Dangereux pour toi. C'est pour ça qu'il y a un moment, moi, où j'arrête de chercher. Je crois que ce sont des terrains glissants.”
“ La question n'est pas : est-ce que la lobotomie guérit ? La question n'est pas non plus tout à fait : est-ce que les symptômes ont disparu ? La question est : est-ce que la lobotomie permet de limiter les préjudices que les comportements du malade portent à son entourage ? Ainsi, à la suite d'une lobotomie, une patiente est déclarée guérie en fonction de sa seule capacité à évoluer dans un milieu sans en troubler l’'ordre. Une patiente considérablement abêtie, apathique, mais qui ne présente plus les symptômes pour lesquels elle a dû être internée en premier lieu, c'est-à-dire avant tout les symptômes de violence envers elle-même, envers son entourage ou envers le personnel de l'asile, est une patiente guérie.”
“ Est-ce cela, le sentiment d'une dette de mémoire ? Suis-je la seule à l'entendre, ce cri qui me déchire les tympans alors que je remonte les allées encombrées, pressée entre les rangées d'étagères ? N'est-ce qu'une élucubration de ma conscience, le fruit de ma terreur de l'oubli, de l'ensevelissement, de la disparition ? Ces rayonnages d'archives compriment mon thorax comme autant de petites stèles qui finissent par former ensemble un rocher, une péninsule, une montagne, un sommet.”