La maison vide de Laurent Mauvignier
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Quelle écriture ! quel plaisir de lecture.
L’auteur, dans le prologue, nous annonce une enquête sur sa famille pour comprendre le suicide de son père. Mais loin d’un énième livre sur une auto-psychothérapie, l’auteur ne va pas revenir sur le destin de son père mais va ressusciter les fantômes d’une famille terrienne de Touraine, des ancêtres de devoir, de convenance et de secret.
Trois générations de femme dans un petit hameau, de Jeanne-Marie “la petite ombre préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser”, sa fille Marie-Ernestine “ une femme aigrie par le devoir, une femme qui a oublié de vivre et dont le visage ne s'éclaire sans doute que lorsqu'elle se met à son piano “, et enfin Marguerite, la petite-fille (grand-mère de l’auteur), celle qui reste, qui n’a pas été aimée et dont le visage a été systématiquement coupé des photos de famille.
Trois femmes empêchées et des questions : comment arriver à se détacher de ce que l’on hérite ? Comment ne pas reproduire la vie de ses parents? Comment ne pas continuer le chemin tracé par eux en excluant tout ce qu'on a désiré et aimé ?
Des longues phrases amples qui sonnent dans la tête, une justesse du mot, une belle puissance qui tient en haleine.
J'ai pris mon temps pour savourer chaque passage. Et même si j'ai trouvé une petite longueur dans l'enfance de Marguerite, ça reste un très bon moment de lecture.
Extraits :
“ Car des secrets se répandent en nous comme s'ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là même qui précisément font d'eux des secrets. Ce n'est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s'en rendre compte ce qu'ils veulent taire, non, c'est qu'ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu'ils ont chargés du devoir de dire, l'air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c'est ainsi qu'un siècle plus tard les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l'air, essaimant au plus loin de son lieu d'origine”
"Les mots coulent dans sa bouche mais assènent que sans un homme, c'est comme si aucune vie de femme ne valait rien ni ne pouvait rien. Sans les hommes, les femmes sont des ombres errantes et leurs voix se perdent dans la brume. Sans un homme pour lui montrer son chemin, la femme n'est qu'un spectre qui erre à la recherche de son foyer. Il faut bien que sa mère lui explique, c'est son rôle, dit-elle. Qu'elle lui explique avec ses mots à elle, chétifs et maladroits, elle le reconnaît, mais sincères et vrais. Il faut qu'elle lui dise encore et encore que rien ne peut se dresser de pire devant une jeune femme que le spectre d'une vie sans homme. Même-si, sans homme, tempère la mère de Marie-Ernestine d'un mouvement soudain presque mielleux, oui, se faisant soudain douce et jouant la complicité - caressant le dos de la main de sa fille,
Parfois, bien sûr, on se dit qu'on ne serait pas beaucoup plus malheureuse."
“ C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifié, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu'il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C'est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s'est dissoute et n'a aucune raison de nous revenir ; le récit que j'en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d'une histoire dont je capte seulement l'écho, la vibration dans l'image tremblante d'une fiction et d'un roman possible.”