C'était notre terre, de Belezi Mathieu
C'est dans le sang que s'est construit l'Algérie française, c'est dans le sang que l'Algérie est rendu aux algériens.
C'est une histoire à plusieurs voix, juste avant, pendant et après les évènements tragiques de la guerre d'Algérie.
La famille de Saint-André, colon d'Algérie depuis trois générations, est à la tête d'un domaine de plusieurs hectares de blés, d'oliviers et de vignes dans le Dahra berbère . Il y a Ernest, le père, alcoolique vivant au bordel, homme tout puissant sur ses terres qui va massacrer des bicots avec plaisir, Hortense, la mère, orgueilleuse et sûre de son bon droit, qui va rester sur ses terres jusqu'à la fin, et puis les enfants : Antoine qui va prendre le parti des fellaghas contre les colons, Claudia et Marie-Claire qui vont fuir les massacres en émigrant en France mais qui ne vont jamais vraiment se remettre de cette déchirure.
Dans cette famille, il y a aussi Fatima, femme à tout faire et à tout endurer, nounou des enfants, qui va rester avec Hortense jusqu'à la fin, non par devoir mais plus par peur du lendemain.
Une vie avant les évènements, ou les colons sont tous puissants et les arabes esclaves. Interdiction pour eux d'aller sur la plage, dans les cafés. Ils sont à la merci des colons qui les exploitent. Une vie pendant les évènements, massacres et loi du talion, fuite et terrorisme. Une vie après les évènements, avec un goût de rancoeur pour les exilés en France, avec un goût d'oubli pour ceux qui sont restés.
Atmosphère de fin de règne dans la sueur, les larmes et le sang, dans la terreur et la barbarie, les colons ne voulant rien laisser, les Arabes voulant faire table rase du passé.
Six voix qui nous racontent chacune à sa façon les évènements. Aucun point dans ce livre, mais des respirations données par les pensées de chacun.
Un bon livre qui nous faire revivre cette époque pas si lointaine. J'ai juste regretté quelques longueurs à la fin du livre, et aussi qu'il n'y ait pas de personnage de harki, afin de mieux les comprendre.
Extrait : "un tombeau ou reposent aussi leur grand-mère, et leurs arrière-grands-parents, et Jules le bâtisseur de Montaigne, celui qui a posé la première pierre de la maison où ils sont nés, où ils ont appris à renverser leurs biberons et à mouiller leurs couches-culottes, un tombeau que je n'ai pas revu, et que je n'ai pas l'espoir de revoir avec ce qui se trame à présent en Algérie, quel colon serait assez pervers pour retraverser la Méditerranée? je mourrai sans m'incliner sur le caveau ou repose mon père qui me manque tout le temps et que je ne peux même pas honorer le jour des Morts en lui apportant un pot de chrysanthèmes
- Maman, tais-toi
dit Sophie en posant sa main sur la mienne
un tombeau qui n'existe peut-être plus, dans un cimetière qui a peut-être été rasé, il s'en est tellement passé des choses depuis que nous sommes en France, mais je n'ose pas croire que les Arabes s'en soient pris à nos cimetières, à nos maisons oui sûrement, mais à nos cimetières quand même, à nos tombes où reposent des gens qu'ils ont connus, à qui ils ont parlé, avec lesquels ils ont travaillé, je n'ose pas le croire, il n'y a pas que des mauvais Arabes, il y a chez eu aussi des gens honnêtes et braves qui ne nous ont jamais voulu de mal, et je suppose que ces gens-là ont su s'opposer à la barbarie des autres, de tous ceux qui n'avaient qu'une seule idée en tête en prenant possession de l'Algérie, faire table rase, détruire, brûler pour qu'il ne reste rien de la France et des Français
- Maman, tais-toi
et même si on le disait que le cimetière a disparu, que les pierres de nos tombes ont servit à construire un pont au dessus de l'oued, je ne le croirais pas, je ne croirais pas que les Arabes de Cassagne, qui ne s'appelle plus Cassagne mais Zoubir, ont pu être aveuglés par la haine au point de profaner notre cimetière de s'en prendre aux croix chrétiennes, aux sourires des morts sur les plaques commémoratives, aux Vierges de marbre et aux Jésus de bronze, aux caveaux mal scellés, aux os des hommes et des femmes entassés à l'intérieur sans distinction d'âge ni de sexe
non, je ne le croirai pas
la télé, la radio, les journaux ont beau nous répéter que l'Algérie est devenue folle
- Maman s'il te plaît
je ne
bon, j'ai compris"
