Passé sous silence, de Ferney Alice
J'ai très souvent eu un coup de coeur pour Alice Ferney, et quand j'ai vu que son dernier roman était libre à la bibliothèque, j'ai craqué (alors que je m'étais promise de ne rien emprunter en raison de la hauteur de ma PAL. Mais alors qu'est ce que je farfouillais dans les allées des nouveautés me direz-vous) !!!
Et bien je n'ai pas été déçue. Dès le premier chapitre j'ai été envoûtée par la précision et la qualité de l'écriture.
Mais tout d'abord un peu d'histoire (source http://www.charles-de-gaulle.orgwww.charles-de-gaulle.org/ et http://www.herodote.netwww.herodote.net/)
De 1955 à 1958, le général de Gaulle subit une "traversée du désert" à Colombey-les-Deux-Églises. Face à l'impuissance de la IVe République à faire face à l'insurrection algérienne, le général de Gaulle revient au pouvoir en mai 1958, appelé part les colons et les militaires qui voient en lui le sauveur de l'Empire.
Contre toute attente, il s'achemine vers la solution de l'indépendance et propose l'autodétermination aux Algériens en 1959.
Comme beaucoup de militaires de sa génération, Jean Bastien-Thiry, (polytechnicien de 35 ans originaire de Lunéville, marié et père de trois fillettes, scientifique brillant) ne comprit pas les revirements du général de Gaulle. Il les interpréta comme autant de trahisons à l'égard de la Nation, des Français d'Algérie et des musulmans fidèles à la France. Sous l'égide d'un mouvement clandestin, le Conseil National de la Résistance (CNR) de Georges Bidault, il organisa un attentat contre le cortège du Président au mois d'août 1962 (attentat du petit Clamart)
Voilà !
Alice Ferney va nous raconter ce pan de l'Histoire en présentant tour à tour les deux protagonistes. Le général de Gaulle prend le nom du Général de Grandberger, homme d’État qui croit en son destin, et Jean-Bastien Thiry est présent sous les traits de Paul Donadieu, jeune homme idéaliste élevé dans l’honneur de la Patrie.
Deux personnages à la psychologie complexe, entre volonté de laisser un nom dans l'histoire et exaltation. Deux manières d'écrire : des chapitres à la troisième personne pour le général "Le général de Grandberger maniait le silence, l'éloquence et l'ellipse. L'ensemble faisait un grand tintement d'intelligence politique. Voilà un homme qui de façon naturelle composait un vocabulaire à la raison d'Etat", qui donne un aspect inflexible au personnage. Et des chapitres ou Paul Donadieu est apostrophé à la deuxième personne "Si l'opinion s'était accoutumée, tu étais en fureur. Toutes ces allocutions ! Du bourrage de crâne ! Tu criais à la manipulation. Tu étayais ta position, ta colère, ton refus. Tu avais basculé dans une opposition furieuse." ce qui le rend proche et vivant.
Les dialogues intérieurs des personnages sont ciselés, les hommes, que ce soient les colons qui ont tout perdu, les militaires qui se sentent trompés, les indigènes..., sont habités par leur destin.
C'est un conte, un roman, un bout d'Histoire, ou on retrouve l'éternel sujet de l'honneur, de la justice, du pot de fer contre le pot de terre, d'Antigone contre Créon, de la responsabilité contre l'idéalisme.
Un très beau livre qui fait réfléchir.
Extrait : "Tu avais écrit en faveur d'un retour au pouvoir du héros qui autrefois l'avait quitté sans demander l'avis du peuple. Il était maintenant aux commandes et tu lui donnais ta confiance, ton soutien. Ses phrases proférées devant le monde entier, ces mains serrées dans la ville en liesse, le tressaillement de fraternité, t'avait bouleversé. Tu n'entrevoyais pas la morsure du revirement à venir. Comme tous les officiers de l'armée, tu avais plaqué ton espérance sur le halo flou des mots. Assouvissant un besoin, tu avais décrypté une promesse là où il n'y avait qu'un discours équivoque."

