Le juste milieu, de Lyon Annabel
parution 08/2011 - 319 p. traduit de l'anglais (Canada)
Nouveauté rentrée 2011
L'action se situe au IVeme siècle avant Jésus Christ. Le roi Philippe règne sur l'empire de Macédoine. Alexandre, son fils, est un enfant doué pour les armes mais qui doit apprendre aussi la philosophie de la vie. Aristote va devenir son précepteur. Les échanges entre le maitre et l'élève, de nature si différente, vont les enrichir. L'amitié qui va se nouer entre eux est proche d'une relation filiale. Alors qu'Alexandre va apprendre à trouver "le juste milieu" entre la sagesse et la fougue, Aristote va s'ouvrir sur un monde d'aventure qu'il ne connait pas.
Un roman historique comme je les aime : fluide, bien écrit et permettant la découverte d'un pan de l'histoire. Annabel Lyon a mis sept ans pour écrire ce livre, et on reconnait une grande documentation sur la vie quotidienne à cette période. L'écriture est assez moderne, parfois crue, mais on se sent complètement projetée dans l'époque.
J'ai appris beaucoup de chose sur la vie de ces deux hommes illustres. L'auteure nous les rends humains et fragiles. Un tout petit bémol sur quelques longueurs au 3/4 du livre, mais c'est insignifiant par rapport au plaisir de cette lecture.
Belle découverte. A lire
Merci à News Book et aux éditions La Table Ronde pour l'envoi.
Extrait : "La pluie s'abat en cordes noires, cinglant mes bêtes, mes hommes et ma femme, Pythias, qui la nuit dernière était allongée sur notre couche, jambes écartées, tandis que je prenais des notes sur la bouche de son sexe, et qui pleure à présent des larmes silencieuses, au dixième jour de notre périple. Sur le bateau, elle semblait plutôt à son aise, mais cette ultime étape terrestre dépasse toutes les épreuves qu'elle a connues, et cela se voit. Sa jument trébuche ; elle a relâché les rênes, une nouvelle fois, laissant l'animal avancer d'un pas somnambulique. Elle peine à garder l'équilibre, alourdie par sa parure gorgée d'eau. Tout à l'heure, je lui ai suggéré de rester à bord d'une charrette, mais elle a refusé, fait si rare que j'en ai souri et, dans son embarras, elle a détourné le regard. Callisthène, mon neveu, a proposé de terminer à pied pour lui offrir son grand cheval bai et, tant bien que mal, nous l'avons aidée à monter. La première fois que l'animal s'est ébroué sous elle, Pythias s'est agrippée aux rênes.
«Tu es bien installée? ai-je demandé, comme la caravane autour de nous se remettait en branle.
- Bien sûr. »
Touchant. Les chevaux n'ont plus de secret pour les hommes, là d'où je viens, là où nous retournons, et Pythias le sait. J'ai moi-même voyagé en charrette hier, afin de pouvoir écrire, mais à présent je monte à cru, à la manière des miens, une expérience casse-couilles pour qui, comme moi, mène depuis si longtemps une vie sédentaire. Mais peut-on prendre place dans une charrette et laisser une femme à cheval ? Je comprends à présent où elle voulait en venir.
Au début, je l'avais à peine remarquée, cette jolie fille au regard vide qui se tenait en marge de la ménagerie d'Hermias. Il y a cinq ans, déjà. Atarnée était bien loin d'Athènes, par-delà la vaste mer, blottie aux confins de l'empire perse. Fille, nièce, pupille, concubine - la vérité se dérobait comme de la soie.
«Elle te plaît, m'avait dit Hermias. J'ai vu comme tu la regardais.» Un homme gras et sournois, trafiquant de devises dans sa jeunesse, à en croire la rumeur, puis boucher et soldat mercenaire ; censément un eunuque, aujourd'hui, et un homme riche. Un politicien, également, régnant sur une irréductible satrapie cernée par les barbares : Hermias d'Atarnée. «Qu'on m'apporte mes penseurs! hurlait-il souvent. Les grands hommes savent s'entourer de penseurs! Je veux être entouré ! » Alors, il partait d'un grand rire en se giflant les cuisses, et la jeune Pythias posait sur lui des yeux qui ne paraissaient pas ciller autant qu'il l'aurait fallu. Elle était devenue un cadeau, parmi tant d'autres, car j'étais l'un des favoris. Au soir des noces, elle s'était enveloppée de voiles, avait pris la pose sur la couche, et arraché les draps avant que j'aie pu vérifier si elle avait saigné. J'avais trente-sept ans, alors, elle quinze et, que les dieux me pardonnent, je lui avais sauté dessus comme un cerf en rut. Un cerf, ou un verrat.
«Alors? Hein?» m'avait lancé Hermias le lendemain matin, hilare.
Nuit après nuit après nuit. J'essayais de me racheter à grand renfort de gentillesse. Je faisais preuve à son égard d'une extrême courtoisie, lui donnais de l'argent, m'adressais à elle avec douceur, lui faisais part des résultats de mes travaux. Elle n'était pas stupide ; les pensées étincelaient dans ses yeux comme des poissons au fond d'un lac. "