Kinderzimmer, de Goby Valentine
parution 08/2013 - 221 p
Mila a une vingtaine d'années quand elle est déportée à Ravensbrück pour acte de résistance. Avec sa cousine Lisette elle se retrouve parquée dans un Block avec pour mission de décharger les wagons plein du butin des pillages de l'Europe.
Il y a l'Appell dès trois heures du matin, des heures parfois a rester debout dans le froid, sans bouger. Puis le départ vers les wagons à décharger, le retour le soir épuisée, en essayant de cacher des maigres butins qui seront échangés contre de la nourriture. La soupe claire du soir et les corps sur les paillasses, deux ou trois par châlit, qui essayent de se tenir chaud. Il y a les corps qui se vident de la dysenterie, l'odeur de merde et de la pourriture des blessures, les mortes du matin qui sont entassées dans le Wasschraum (les toilettes). Un quotidien fait de petites résistances et de grandes douleurs.
Et puis il y a l'enfant que Mila attend ... ou croit attendre, parce qu'elle est jeune, que sa mère est morte quand elle était toute petite, et que personne ne lui a expliqué le fonctionnement de son corps. Mais comment vivre avec un bébé dans un camps de concentration ?
Mila pense que de toute façon le bébé va mourir, elle décide donc de ne pas s'y attacher, de ne pas s'occuper de ce qui lui pousse dans le ventre et qui ne se voit pas compte tenu de sa maigreur et des robes larges dont elles sont habillées.
"Si elle a bien compté, le terme est dans un mois, à la fin de septembre. Elle se demande de quoi elle accouchera vu sa minceur : un bébé chat ? Une salamandre ? Un petit singe ? Comment savoir si ce qui vient est un vrai enfant ou un produit de Ravensbrück, une masse pas regardable couverte de pus, de plaies, d'oeudèmes, une chose sans gras ? Elle n'ose pas en parler à Georgette, moins encore à Thérésa : Elle n'éprouve nul amour, nul désir, seul l'idée d'un espace dérobé à la vue des SS l'émeut un peu. Comment nait la tendresse ? Pendant la grossesse ? Avant l'accouchement ? Est-ce que la vue de l'enfant la déclenche ? Y a-t-il une évidence de l'amour maternel ou est-ce une invention patiente, une volonté ?"
Et la mort rôde, omniprésente. Est-ce que ça vaut le coup de se battre pour ce filet de vie ? Quand on a faim et froid ? Quand on se bat contre les poux et la vermine ?
"Mila pose sa gamelle. Elle dit :
- J'ai faim, c'est pas une vie.
Et Teresa rigole :
- Ah oui ? C'est quoi la vie ? C'est où ?
- C'est dehors, dit Mila. C'est acheter du pain à la boulangerie, vendre des partitions de musique, embrasser ton père et ton frère le matin, repasser une robe, aller danser avec Lisette, faire du riz au lait ...
Teresa se marre.
- Tu n'y es pas ! Être vivant, elle dit, c'est se lever, se nourrir, se laver, laver sa gamelle, c'est faire les gestes qui préservent, et puis pleurer l'absence, la coudre à sa propre existence. Ne parle pas de boulangerie, de robe, de baisers, de musique ! Vivre c'est ne pas devancer la mort, à Ravensbrück comme ailleurs. Ne pas mourir avant la mort, se tenir debout dans l'intervalle mince entre le jour et la nuit, et personne ne sait quand elle viendra. Le travail d'humain est le même partout, à Paris, à Cracovie, à Tambouctou, depuis la nuit des temps, et jusqu'à Ravensbrück. Il n'y a pas de différence."
Un très beau texte, une leçon de vie, un coup de poing. C'est dur mais c'est plein de beauté. le thème de la deportation a été vu et revu, et là il y a une émotion, une délicatesse, une pudeur... Et puis il faut que des écrivains continuent à écrire sur cette horreur pour qu'elle ne se reproduise pas.
"Il faut des historiens, pour rendre compte des évènements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l'experience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais, l'instant présent."
Beaucoup d'avis positifs dans la blogosphère (Noukette, Hérisson, Aproposdelivres, Clara, Saxaoul et bien d'autres) qui m'ont donné envie de lire ce livre.

