Belle du seigneur, de Albert Cohen
Voilà plusieurs années que ce livre est dans ma PAL. Je l'avais glané dans le vide grenier d'une association, en me disant que je le lirai un jour, ayant entendu tout et son contraire comme avis. Des longues vacances, le challenge "les épais de l'été" repris chez Dasola par ta d loi du ciné (845 p) , l'envie de faire diminuer ma PAL ... tout était réuni pour que je le lise. Et c'est chose faite !
Alors ...
Ce ne sera pas "MON" roman culte comme pour certain, ni celui que je ne finirai pas tant il me tombe des mains, mais un entre-deux, avec des pages qui m'ont fait rire ou vibrer, et d'autres que j'ai allègrement sautées.
Dans les années 1935, à Genève, la Société des Nations est un panier de crabes, gangrenée par l'appel du pouvoir, la procrastination et le brassage de vent. Adrien Deume, petit bourgeois et fonctionnaire de catégorie B, passe ses journées à se rêver essentiel et dominant, lui qui est improductif, peureux et fat. Solal, jeune apatride juif naturalisé français, beau, solaire, charmeur mais aussi fantasque, a un poste de direction. Quand il promeut Adrien, celui-ci exulte, sans se douter que c'est pour Solal un moyen de s'approcher de sa femme, la belle Ariane, jeune aristocrate rêveuse, naïve et mal mariée.
La passion va détruire ce cocon de légèreté, de bêtise et d'hypocrisie.
Autant j'ai trouvé quelques longueurs sur la passion et ses émois, autant j'ai aimé les passages sur la critique de la société et son machiavélisme. Très intéressant aussi l'évolution de l'antisémitisme dans l'entre-deux-guerres.
Les personnages sont bien campés et l'écriture est fluide et orginale. On est souvent dans les pensées des protagonistes, pensées qui passent du coq à l'âne mais qui permettent de mieux comprendre les aspirations de chacun.
Un amour sombre et précieux que je ne regrette pas d'avoir découvert.
Extraits :
Description d'un cocktail mondain :
"Sous les rires, les sourires et les plaisanteries cordiales, un sérieux profond régnait, tout d'inquiétude et d'attention, chaque invité veillant au grain de ses intérêts mondains. Remuant le glaçon de son verre ou se forçant à sourire, mais triste en réalité et dégouté par l'inévitable inférieur qui lui cassait les pieds, chaque important se tenait prêt à s'approcher tendrement d'un surimportant enfin repéré, mais hélas déjà pris en main par un raseur, rival haï, surveillait sa proie future tout en feignant d'écouter le négligeable, se tenait sur le qui-vive, les yeux calculateurs et distraits, prêt à lâcher le bas de caste par un hâtif "à bientôt j'espère" (ne pas se faire d'ennemis, même chétifs) et à s'élancer, chasseur expert et prompt à saisir l'occasion, vers le surimportant, bientôt libre, il le sentait soudain. Aussi, ne le lâchait-il plus des yeux et tenait-il prêt un sourire. Mais le surimportant, pas bête, avait flairé le danger. S'étant brusquement débarrassé de son actuel raseur et faisant mine de n'avoir pas vu le regard et le sourire de l'humble important, regard d'aimante convoitise et sourire de vassalité à peine esquissé mais tout prêt à s'élargir, le surimportant, feignant donc la distraction, s'esbignait en douce et disparaissait dans la foule buvante et mastiquante, tandis que le pauvre important, déçu mais non découragé, triste mais tenace et ferme en son propos, s'apprêtait, débarrassé de son casse-pieds personnel, à forcer et traquer une nouvelle proie."
Réunion de directeurs :
"Soudain, il y eut un silence. On avait remué tant de vase qu'on ne savait plus où en était ce qui avait été décidé. Maxwell sauva la situation en proposant l'habituelle solution de paresse, à savoir "la constitution d'un groupe de travail qui explorerait la situation et présenterait, à une commission ad hoc, à constituer ultérieurement et composée de délégués des gouvernements, un avant-projet spécifique de propositions concrètes constituant les grandes lignes d'un programme à long terme d'action systématique et coordonnée en faveur des buts et idéaux de la Société des Nations".
La passion s'étiole :
"Il vint s'asseoir en face d'elle, commenta sans verve le roman, vit bientôt dans les yeux de sa maîtresse le petit malheur gentil et souriant des femmes bien élevées qui ne savent pas qu'elles s'ennuient. Il se tut. Certes, elle l'adorait toujours, mais combien son inconscient s'embêtait en leur merveilleuse passion ! Lui, il ne s'ennuyait pas parce qu'il avait un terrible passe-temps, il assistait au lent naufrage de la caravelle."

