Attaquer la terre et le soleil, de Mathieu Belezi
Nous sommes au 19ème siècle en Algérie, et nous allons suivre deux groupes de personnes : une famille de colons qui a décidé de quitter la France pour le paradis d'une colonie agricole promise par la République, et des soldats Français.
Les chapitres des colons s'intitulent "rude besogne", ceux des soldats "bain de sang".
Portée par une écriture poétique, ce n'est que douleurs, massacres, viols, fureurs, pleurs, désenchantements et destructions.
Car les colons vont vite déchanter dans leurs baraquements, face à aux maladies, aux animaux sauvages, aux perturbations de la météo ou aux attaques des Arabes "ces monstres sanguinaires, soi-disant poussés par leur Dieu qui n'admettait pas qu'un roumi souille ses terres"
Et les soldats, dirigés par un capitaine ivre de sang, n'ont que la dévastation comme horizon.
C'est dur et j'avoue que j'avais du mal à me replonger dans le récit de toutes ces horreurs. Mais le rythme de la langue, ces longs textes sans ponctuation qui traduisent les pensées des protagonistes, et la beauté du texte, m'ont aidé à affronter cet effroi. L'auteur sait parfaitement nous faire ressentir la folie de cette colonisation dans des conditions extrêmes.
Une lecture dont on ne sort pas indemne. Il mérite le Prix du Livre Inter 2023.
Extraits :
Bain de sang :"regardez-nous peuple de gredins, engeance du diable, vous avez beau nous épier derrière les murs de vos gourbis, ricaner en montrant du doigt nos grolles raffistolées, nos pantalons rapiécés, nos shakos cabossés, rien ne nous arrête et ne nous arrêtera jamais, nous marchons comme un seul homme dans les rues coupe-gorge de vos villes et de vos villages, saccageons vos mosquées, vos casbahs, vos tombeaux, piétinons avec rage vos champs de blés, coupons à la hache vos orangers, oliviers, citronniers, amandiers, tout ce qui peut nous servir de bois de chauffage lorsque nous campons à la belle étoile, et qu'il fait froid, et qu'il faut réchauffer nos pauvres guiboles fatiguées, nous détournons l'eau des sources pour nos gosiers assoiffés, nous prenons de force vos chameaux, vos troupeaux de moutons, sourds à vos contorsions de désespoir, vos jérémiades de bonnes femmes, vos pleurs bien mal imités ! "
Rude besogne : "et nous avons poursuivi notre travail de laboureurs, défonçant cette terre qui, j'en suis bien certaine, depuis sa création n'avait jamais connu le soc d'une charrue, à chaque pas je ressentais malgré tous nos malheurs une chose, oui une espèce de fierté et sans doute qu'Henri ressentait la même chose, oui une espèce de fierté qui était peut-être plus que de la fierté, qui ressemblait plutôt à de l'orgueil, j'ose le dire, un orgueil sans doute mal placé mais qui se justifiait par le fait que cette terre soumise depuis des millénaires aux humeurs de cette effroyable barbarie africaine qui était enfin tirée de ses ténèbres par la volonté de colons riches et pauvres, forts et faibles, hommes et femmes et enfants qui ne cherchaient rien d'autre qu'à tracer des sillons bien droits et bien profonds, comme nous étions en train de le faire en cette après-midi d'automne, pour récolter blé, orge, tabac et raisin, et tant d'autres richesses qu'offre la terre lorsque l'homme la travaille avec ardeur et intelligence"
