yoga

Moi qui n'aime pas trop les romans où les écrivains font leur psychothérapie en direct, j'ai bien sûr hésité à lire le nouveau livre d'Emmanuel Carrère, qui a pour thème, entre autre, ses troubles bipolaires et sa dépression. Le climat actuel étant en plus assez anxiogène, je trouvais que ce n'était pas trop le moment de me lancer dans cette lecture. Et puis ... il était disponible à mon groupe de lecture, j'aime bien son style et je me suis dit "pourquoi pas, après tout je ne terminerai pas si ça ne me plaît pas".

Et je suis rentrée dans l'histoire avec plaisir et finesse. Le roman se divise en trois parties sans compter l'épilogue :

- dans la première partie l'auteur nous parle d'une retraite/stage intensif de méditation qu'il a effectué en janvier 2015. A cette époque il était dans une phase positive de sa vie, tant ou niveau personnel que professionnel. Ayant comme idée d'écrire un livre sur le yoga qu'il pratiquait depuis de nombreuses années (livre dont il avait déjà le titre "L'Expiration"), il espérait profiter de ce stage pour apporter de la matière à son récit. On pourrait penser que la description de ces longues heures passées assis sur un coussin à se concentrer sur l'air qui passe par ses narines serait un brin ennuyeuse mais il n'en n'est rien. L'auteur nous livre toutes ses pensées, tout ce qui lui passe par la tête, passant parfois du coq à l'âne, d'un souvenir à une anecdote, et c'est vivant, chaleureux, drôle même parfois.

- dans la deuxième partie c'est la débâcle. Quelques années après cette retraite, la phase est plus négative. Enfin diagnostiqué bipolaire, le voilà en proie à des pensées invalidantes, stridentes et pleines de névroses. A tel point qu'il va finir hospitalisé à Sainte-Anne avec des électrochocs pour essayer de le sortit d'un état dépressif important. Il nous raconte alors sa descente aux enfers, sa souffrance morale, sa déchéance physique mais sans pathos.

- dans la troisième partie, la remontée de la pente se fait lentement, à travers un voyage sur l'île de Léros et la rencontre avec des migrants. Ce qui m'a le plus intéressé c'est l'atelier écriture auquel quelques jeunes, l'auteur et une animatrice participent. Animant moi-même des ateliers écritures avec les élèves j'ai apprécié de voir les tâtonnements et les retentissements que peut avoir cet atelier sur les participants ou l'animatrice. Là encore l'auteur nous dévoile un peu de sa vie, ses meurtrissures et espoirs.

 

Bon, du livre sur le yoga "subtil et souriant" qu'il voulait écrire, il ne reste que la première partie, le reste est beaucoup plus sombre mais étonnamment jamais plombant. Je ne sais pas si c'est grâce à l'écriture fluide, à son côté touchant, à son regard critique sur lui-même mais il arrive à créer une sorte de complicité et on suit son cheminement et son combat intérieur avec intérêt.

Alors oui, c'est très autocentré, mais c'est aussi assez magistral.

Extrait : "Les écrivains qui écrivent ce qui leur passe par la tête sont ceux que je préfère. Montaigne étant notre saint patron, lui qui fait exactement ça, écrire ce qui lui passe par la tête, dans la plus royale indifférence. à l'opinion des gens qui disent qu'on s'en fout, de ce qui lui passe par la tête, et qu'il faut être bien prétentieux, bien égocentré, pour en tenir registre, car il pense, lui Montaigne qu'il n'y a rien de plus intéressant, d'autant plus intéressant qu'il est un homme ordinaire, pas un dont on lit les mémoires pour des actions d'éclat mais un qui n'a pas d'autre particularité que d'être un homme et de pouvoir, à ce titre seulement, sans être encombré d'exception, témoigner de ce que c'est que d'être un homme."